Chronobiologie: aux fondements de la santé, de la performance et de la sécurité

Article initialement publié dans Secours Mag de juillet-aout 2020, rubrique “Au delà du référentiel”

Concilier impératifs professionnels, personnels et physiologiques : cet objectif peut être particulièrement difficile à atteindre pour des acteurs du secours et de soins d’urgence. Sursollicités, ils risquent de désynchroniser leur rythme circadien. Avec à la clé un vrai préjudice en termes de santé, de performance et de sécurité.  

L’organisme humain, comme celui de tous les êtres vivants, varie au cours des saisons, des semaines et des heures de la journée de façon prévisible. Les rythmes circadiens (environ 24 heures) sont les plus étudiés et les plus remarquables. Ils ont une origine génétique identifiée, mais leur expression est conditionnée par de nombreux paramètres épigénétiques et environnementaux. Leur période est, chaque jour, recalibrée sur 24 heures par des signaux temporels liés aux variations périodiques de notre environnement dues à la rotation de la Terre sur elle-même et autour du soleil. Ces signaux sont appelés synchroniseurs.

L’influence de la lumière

Parmi les synchroniseurs, la lumière du jour, et plus précisément celle émise dans le spectre bleuté 420-480nm est l’un des plus influents. La lumière bloque la synthèse de mélatonine, hormone dérivée de la sérotonine et normalement sécrétée la nuit par la glande pinéale. Cette hormone joue le rôle de chef d’orchestre pour les autres rythmes de notre organisme.

Les pics et les creux des différents rythmes de nos fonctions adaptatives sont ainsi régulés, et ne se répartissent pas au hasard. Ils construisent notre organisation temporelle dont la bonne synchronisation permet de sauvegarder notre métabolisme et optimiser son fonctionnement dans la durée. Il est donc raisonnable de garder cette organisation temporelle la plus harmonieuse et régulière.

Les situations de désynchronisation

Toutefois, dans de nombreuses situations socioprofessionnelles cela n’est pas toujours possible. Le fonctionnement 24/7 est l’un des fondements de nos professions et ne peut être écarté par facilité ou relâchement : lorsque l’on est primo-intervenant, il y a des rendez-vous que l’on n’a pas le droit de manquer, auxquels il faut être à l’heure et au maximum de ses capacités, jour et nuit. Dans ces situations, les signaux naturels ne sont plus perçus au bon moment et les rythmes de l’organisme se déphasent de ceux de l’environnement (on parle de désynchronisation externe). L’activité nocturne et le repos diurne qui peuvent en résulter peuvent également créer des irrégularités et des dissonances entre les différents rythmes de nos fonctions adaptatives (capacité cardiovasculaire, musculaire, pulmonaire, secrétions hormonales, fonctions cognitives…) qui ne s’articulent plus ensemble de manière pertinente (on parle de désynchronisation interne).

Tolérant à court terme et nous laissant un relatif droit à l’erreur, à plus long terme notre corps supporte beaucoup moins les conflits existants entre impératifs socio-économiques, psychologiques et biologiques.

Quels impacts en termes de santé ?

Les problèmes de santé aigus liés à la privation de sommeil et à la désynchronisation biologique varient selon les individus, mais incluent la perte de mémoire à court terme, un temps de réaction moins important, une vigilance réduite, ainsi qu’un impact délétère sur le comportement. Les pathologies chroniques induites sont quant à elles d’ordre cardiovasculaire (par ex : hypertension artérielle nocturne masquée), métaboliques (diabète de type 2, hyperuricémie…) immunitaires, gastro-intestinales, et contribuent aux troubles de l’alimentation, à la prise de poids incontrôlée et au développement de l’obésité.

Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) a publié un rapport désignant les modes de travail responsables d’une modification du rythme circadien comme facteur de risque probable de cancer (cancérigène groupe 2A).

Pour les femmes, un lien avéré entre cancer du sein et travail de nuit a été démontré en France par l’étude CECILE. Réalisée en France par les chercheurs de l’Unité Inserm 1018 « centre de recherche en épidémiologie et santé des populations » et publiée dans l’International Journal of Cancer, l’étude CECILE a comparé le parcours professionnel de 1200 femmes ayant développé un cancer du sein entre 2005 et 2008 à celui de 1300 autres femmes. Plus de 11% d’entre elles avaient travaillé de nuit à un moment quelconque de leur carrière. Le risque de cancer du sein était augmenté d’environ 30% chez les femmes ayant travaillé de nuit et cette augmentation était plus significative chez les femmes ayant travaillé de nuit pendant plus de 4 ans et chez celle ayant effectué ce travail avant la première grossesse (Menegaux et al., 2013).

« Une étude portant chez de jeunes médecins a montré qu’une privation de sommeil aiguë et qu’un cycle de sommeil fréquemment perturbé étaient associés à des dégâts directs et importants sur leur ADN et sur sa capacité de réparation »

Une autre étude portant chez de jeunes médecins a par ailleurs montré qu’une privation de sommeil aiguë et qu’un cycle de sommeil fréquemment perturbé étaient associés à des dégâts directs et importants sur leur ADN et sur sa capacité de réparation (Cheung et al., 2019).

Et au niveau opérationnel ?

D’un point de vue opérationnel, la privation de sommeil et la désynchronisation biologique contribuent également à l’accroissement du risque d’accident en intervention (Riedel et al., 2011, 2019), à l’allongement des délais de départ et de traitement de l’alerte (Brousse et al., 2011) et à la baisse de la qualité de prise en charge des victimes (erreurs techniques, décisions absurdes, comportements inadaptés et agressivité…).

L’impact sociologique et managérial de ces perturbations est également important. Les comportements de désengagement, l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation des relations et la baisse du niveau d’accomplissement personnel en sont des conséquences directes. Elles impactent l’interaction sociale, les dynamiques de groupe, la qualité de soutien social mutuel et induisent des comportements inadaptés à l’égard de l’entourage personnel et professionnel au travers d’une mise à distance émotionnelle, de discours cyniques ou dépréciatifs,  et indifférence envers les sentiments d’autrui (Wolkow et al., 2017, 2019). Ceci explique en partie pourquoi les populations opérationnelles sont souvent plus « abrasives » que les autres, et plus complexes à encadrer d’un point de vue managérial.

Un impact sociétal

Enfin, la conciliation des temps de vie, la bonne articulation des plannings, des attentes des proches et de ceux dont nous avons la charge, du temps que l’on aimerait avoir pour soi et des impératifs du monde professionnel pèsent plus lourd dans un état de fatigue avancé, et au sein d’organisations qui ne tiennent pas compte du phénomène et ne fournissent pas les ressources au bon moment à ceux qui en ont besoin. Ces aspects sont à la source de nombreux abandons et de turn-over, mais aussi des facteurs particulièrement discriminants en matière d’égalité professionnelle dans des sociétés où l’essentiel de la charge du foyer pèse encore majoritairement sur les femmes. Ce sont également des facteurs devenus critiques dans notre société sursollicitée au niveau attentionnel par le numérique et la technologie dont le marché est basé sur une véritable économie de l’attention. Ces dispositifs viennent se surajouter à nos autres temps de vie (travail, famille, repos), saturent la perception des synchroniseurs, et provoquent de nombreuses interruptions dans nos activités (notifications, messages, mails, reporting…). Ce mode de fonctionnement désorganise nos rythmes de vie, troublent nos priorités et augmentent la charge psychologique que nous devons supporter, la fatigue, et l’impression de ne « plus avoir le temps » de s’occuper du cœur même de nos missions (Chaiyachati et al., 2019).

Ceci plaide globalement en faveur d’une intégration de ces problématiques directement au cœur de l’organisation des services de secours et d’urgence, ainsi que dans la formation de leurs managers et de leurs dirigeants, dont la performance est, elle aussi, conditionnée par leur propre qualité de sommeil et de rythme de vie (Barnes et al., 2014).

Vous souhaitez en savoir plus sur l’impact de la fatigue ou des rythmes biologiques sur les performances de votre organisation ?

Prenez rendez-vous avec notre équipe !

Bibliographie

Brousse, E., Forget, C., Riedel, M., Marlot, M., Mechkouri, M., Smolensky, M. H., Touitou, Y., & Reinberg, A. (2011). 24-hour pattern in lag time of response by firemen to calls for urgent medical aid. Chronobiology International, 28(3), 275‑281. https://doi.org/10.3109/07420528.2010.542567

Barnes, C., Lucianetti, L., Bhave, D., & Christian, M. (2014). You Wouldn’t Like Me When I’m Sleepy : Leader Sleep, Daily Abusive Supervision, and Work Unit Engagement. Academy of Management Journal. https://doi.org/10.5465/amj.2013.1063

Chaiyachati, K. H., Shea, J. A., Asch, D. A., Liu, M., Bellini, L. M., Dine, C. J., Sternberg, A. L., Gitelman, Y., Yeager, A. M., Asch, J. M., & Desai, S. V. (2019). Assessment of Inpatient Time Allocation Among First-Year Internal Medicine Residents Using Time-Motion Observations. JAMA Internal Medicine, 179(6), 760. https://doi.org/10.1001/jamainternmed.2019.0095

Cheung, V., Yuen, V. M., Wong, G. T. C., & Choi, S. W. (2019). The effect of sleep deprivation and disruption on DNA damage and health of doctors. Anaesthesia, 74(4), 434‑440. https://doi.org/10.1111/anae.14533

Menegaux, F., Truong, T., Anger, A., Cordina-Duverger, E., Lamkarkach, F., Arveux, P., Kerbrat, P., Févotte, J., & Guénel, P. (2013). Night work and breast cancer : A population-based case-control study in France (the CECILE study). International Journal of Cancer, 132(4), 924‑931. https://doi.org/10.1002/ijc.27669

Riedel, M., Berrez, S., Pelisse, D., Brousse, E., Forget, C., Marlot, M., Smolensky, M. H., Touitou, Y., & Reinberg, A. (2011). 24-hour pattern of work-related injury risk of French firemen : Nocturnal peak time. Chronobiology International, 28(8), 697‑705.

Riedel, M., Smolensky, M. H., Reinberg, A., Touitou, Y., Riedel, C., Le Floc’h, N., & Clarisse, R. (2019). Twenty-four-hour pattern of operations-related injury occurrence and severity of off-site/on-call volunteer French firefighters. Chronobiology International, 36(7), 979‑992. https://doi.org/10.1080/07420528.2019.1604538

Wolkow, A., Barger, L. K., O’Brien, C. S., Sullivan, J. P., Qadri, S., Lockley, S. W., Czeisler, C. A., & Rajaratnam, S. M. W. (2019). Associations between sleep disturbances, mental health outcomes and burnout in firefighters, and the mediating role of sleep during overnight work : A cross‐sectional study. Journal of Sleep Research, 28(6). https://doi.org/10.1111/jsr.12869

Wolkow, A., Barger, L., O’Brien, C., Sullivan, J., Qadri, S., Lockley, S., Czeisler, C., & Rajaratnam, S. (2017). Sleep disorders and sleep loss are associated with occupational burnout in firefighters. Sleep, 40(suppl_1), A114‑A114. https://doi.org/10.1093/sleepj/zsx050.307

Source :

AUM Biosync

Il y a 3 mois

Contact info :

Vous souhaitez en savoir plus sur l’impact de la fatigue ou des rythmes biologiques sur les performances de votre organisation ?   Prenez rendez-vous avec notre équipe !


Temps de lecture estimé


4 minutes